Une froide saison avec Julien Roturier pour Sténopé

Après un printemps 2014 sous l’égide d’Edgar Poe, place aux jeunes auteurs cet automne. Sténopé, le recueil horrifique de Julien Roturier nous est arrivé la semaine dernière, et nous avons le plaisir de vous livrer en 174 pages un bout de l’univers d’un auteur encore méconnu mais qui, nous n’en doutons pas, saura faire parler des lui dans les semaines et mois à venir !
Cette nouvelle publication, en plus d’affirmer notre soutien aux écrivains français qui touchent aux littératures sombres, sans compromis, est aussi l’occasion de vous présenter une toute nouvelle ligne graphique. Les Luciférines adoptent désormais les couvertures couleurs (pas trop quand même, nous devons rester dark) et un modèle plus affirmé pour plus de cohérence dans nos publications. En somme, après l’enfance de la première année, voici l’année 2, et l’entrée dans la maturité.

Mais, sans plus attendre, je laisse la parole à Julien Roturier qui s’est prêté au jeu de l’interview avec les éditions pour présenter plus en détail son travail d’auteur.

IMG_4807Les premiers pas dans l’écriture, poètes maudits et musique
« J’écris depuis mes dix ans environ. J’ai été fasciné par ce que j’entendais des vies de poètes maudits comme Baudelaire et Nerval, mes frères et sœurs aînés étant alors en plein dans leurs études. Naturellement, j’ai donc commencé par la poésie, avec quelques petites publications dans des journaux de collège-lycée. Pendant les quinze années suivantes, c’est plutôt la musique – sans doute mon plus grand rêve de gosse – qui a pris le dessus. Je me suis mis à toucher un peu à tous les instruments et surtout, à composer et évidemment, écrire des textes. Un peu en français, beaucoup en anglais. Les groupes dans lesquels j’ai joué n’ont jamais dépassé l’échelle régionale, faute de temps ou d’ambition, me laissant le temps de continuer à écrire ; c’est ainsi que j’ai repris le stylo, entretemps devenu clavier, vers mes vingt-huit ans. J’ai alors commencé un roman (toujours inachevé et dont j’ai perdu le manuscrit) que j’ai fait lire en feuilleton à des proches. Beaucoup ont accroché et attendaient la suite avec impatience mais c’est là que je me suis rendu à l’évidence : le format histoire courte est bien plus adapté à ma façon de travailler. »

Naissance d’un recueil, rencontres littéraires…
« 
Les premiers textes ont mis du temps à s’accumuler. Comme je ne m’impose aucune contrainte de productivité, j’ai attendu l’inspiration, qui est souvent venue dans mon sommeil. Le sous-titre « onze cauchemars illustrés » est ainsi presque vrai : plusieurs textes sont tirés de rêves qui m’ont réveillé en sursaut, la tête remplie d’images étranges et fortes, pas forcément effrayantes mais qui ne demandaient qu’à le devenir. C’est le cas, entre autres, de La Montre, du Rêveur, de On chasse en bord de Seille et d’une nouvelle que j’écris actuellement, tous écrits en pleine nuit, de peur de les avoir oubliés le lendemain.
Je n’ai envisagé de réunir les textes en recueil qu’après au moins deux ans de travail. J’en avais à l’époque une huitaine, je crois. Un peu avant cela, j’ai contacté la rédaction du magazine Freaks Corp., dirigé par l’équipe de Romain Billot, qui a accepté de publier L’Hôte e(s)t l’invité. Bien sûr, cette décision m’a poussé à continuer et à me lancer sur la piste d’un éditeur. »

A la recherche d’un éditeur
« Dans un contexte personnel, j’ai croisé la route de Jacques-François Piquet, un excellent écrivain et une excellente personne. Il a lu mes textes et m’a beaucoup encouragé, offrant au recueil son « baptême du feu » en le présentant à l’un de ses éditeurs, Alain Kewes. Ce dernier n’a pas souhaité publier ce recueil, trop différent de ses publications habituelles chez Rhubarbe. Ce second retour professionnel, positif malgré tout, m’a décidé à chercher un éditeur plus spécialisé dans le fantastique. Après deux essais infructueux, j’ai trouvé le site des éditions Luciférines, chez qui j’ai eu une réponse positive en quelques jours ; j’ai envoyé le recueil en format numérique et, sans jamais nous rencontrer et par les bonnes grâces de la fée internet, Barbara Cordier et moi-même avons remanié les nouvelles petit à petit, pendant plusieurs mois pour remettre à niveau des textes vieux de plusieurs années. De plus, je tenais à ce que le recueil sorte illustré, ce que tous les éditeurs n’acceptent pas facilement et Barbara a accepté l’idée d’emblée. »

L’illustratrice, Dorothée Delgrange
« 
La troisième main du recueil c’est Dorothée Delgrange, d’abord une amie d’amis, dont j’ai pu apprécier le travail via internet et ses réseaux sociaux. Au début du projet, je souhaitais réunir un collectif d’illustrateurs, photographes, peintres, afin de conserver les signatures de quelques amis proches comme dans une sorte d’album-souvenir personnel. J’ignorais totalement ce que Dorothée pouvait proposer en rapport avec le thème, puisque ses travaux graphiques sont infiniment variés : pin-ups, acrylique figurative mi-naïve mi-contemporaine, délires illustrés sous Paint, musique… Après lecture du premier jet du recueil, elle s’est proposé de tout illustrer. Les illustrations sont basées sur une imitation graphique du concept d’écriture automatique pratiquée par certains médiums. C’était absolument parfait pour mettre en image des « cauchemars » fantastiques et j’espère que les lecteurs y seront sensibles. »

Quelques influences
« Si les textes sont tirés d’un imaginaire personnel, cet imaginaire s’est bien sûr nourri de matériel très varié. J’ai toujours apprécié le travail de plusieurs grands de la littérature fantastique-horreur, comme Stephen King, Poe ou encore Lovecraft. Les lecteurs assidus de ces derniers reconnaîtront peut-être une touche de tel auteur dans tel ou tel texte. C’est toutefois principalement un hommage inconscient et non un travail « à la manière de ». Dans la suggestion visuelle, il y a peut-être un peu de Lynch, bien que le cinéma ne soit pas une source d’inspiration majeure. Enfin en musique, je n’oublie pas Killing Joke et surtout leur chanteur Jaz Coleman, dont les visions de fin de civilisation (et non de fin du monde, ne vous y méprenez pas), tantôt optimistes, tantôt très sombres, m’accompagnent depuis un soir de 1994. À côté et dans un tout autre registre, j’ai été très marqué, adolescent, par l’imaginaire coloré et varié brillamment mis en musique par les grands groupes britanniques de la scène rock progressif comme Genesis, King Crimson et autres. Un morceau comme Supper’s Ready de Genesis, c’est 28 minutes de pur fantastique et forcément, ça appelle des images mentales très fortes. »

Quels projets pour l’avenir ?
« 
En dehors de l’écriture, que je compte poursuivre avec l’élaboration d’un second recueil d’ici un ou deux ans, j’ai des projets artistiques dans divers domaines. Je fais de la photo depuis un peu moins de vingt ans et j’ai eu la chance de faire ma première exposition personnelle cette année, à Tournus. Si j’espère exposer à nouveau, je compte aussi me mettre plus sérieusement à la vidéo – que j’ai eu l’occasion de découvrir cette année, en travaillant en tant qu’assistant opérateur sur le second long métrage de mon ami Gérald Touillon, avec notre association les CumulArts. Il y a toujours la musique, bien sûr : avec mon épouse Enthéa, elle-même artiste, et mes proches amis de Tournus, nous avons monté un groupe de punk-rock dénommé Rotte Vis (c’est du Flamand, si vous vous posiez la question), qui commence à tourner régulièrement et que nous espérons continuer à alimenter avec de nouvelles compositions. Reste la peinture et la taille de pierre, que je viens de commencer à aborder grâce à ma femme et qui m’a énormément plu. C’est de la création en temps réel, brute, sans distanciation. Enfin, j’en reviens à l’écrit car je tâche de réunir des artistes et rédacteurs autour d’un projet de « vrai journal papier » car, si j’y passe évidemment beaucoup temps, je déteste lire sur un écran… En somme, je compte bien continuer à produire dans autant de domaines que le temps me le permettra ! »

Envie de découvrir Sténopé ?