Jacques Fuentealba et ses micronouvelles humorrifiques

couv micro promoDéjà la troisième rentrée aux Luciférines et, pour changer un peu, nous avons décidé d’explorer de nouveaux horizons plus graphiques, toujours sombres mais plus légers cette fois. Micronomicon : Peurs d’enfance ravira les amateurs de bons mots et d’humour noir emprunt d’une fausse naïveté. Auteur prolifique et multi-genres, Jacques Fuentealba nous a accordé une interview pour nous présenter un projet autour de la microfiction, dont il s’est fait une spécialité.

La microfiction est un genre que tu développes depuis quelques années via plusieurs publications et plates-formes Internet. Comment est née cette idée ?
Les premières micronouvelles que j’ai écrites, même si je ne les appelais pas ainsi à l’époque, ont été le résultat d’exercices effectués au cours d’un atelier d’écriture suivi à la Sorbonne en 2000. On retrouve d’ailleurs un certain nombre de ces textes-là au sommaire d’Invocations et autres élucubrations, mon tout premier recueil de nouvelles et micronouvelles.
Mais mon véritable intérêt pour la
short short story est né plus tard, lorsque j’ai été en contact sur Twitter et Facebook avec José Luís Zárate, Alfredo Álamo et Santiago Eximeno. J’ai découvert leur travail et ai commencé à traduire leurs textes à partir de 2007. Le fait de traduire ces très courtes fictions a vraiment débloqué quelque chose en moi et provoqué une frénésie d’écriture de narrations sur ce même format, qu’elles soient sous forme de séries liées par des thèmes ou personnages récurrents ou bien de one shots.

On remarque que le site Microphemeride rassemble un certain nombre d’auteurs français, parfois des noms assez connus. De quelle manière la communauté s’organise-t-elle ?
La Microphéméride est née d’une réflexion que nous avons eue, avec Vincent Corlaix, au détour d’un tchat : ce serait super d’écrire une sorte d’éphéméride sur un an avec une micronouvelle pour chaque jour de l’année qui serait en rapport avec la journée en question. Immédiatement après, nous avons compris que la tâche colossale ne pouvait être menée de front par deux auteurs. Le fait de recruter d’autres auteurs et de former une communauté en se répartissant les dates est donc né de ce constat. Nous étions en 2011. J’ai tapé dans mon carnet d’adresses et j’ai fait fonctionner le téléphone arabe (notamment via Karim Berrouka, qui avait un carnet d’adresses conséquent) afin de proposer à un maximum d’auteurs de participer. Vincent s’est occupé d’héberger le futur site sur son espace en ligne et on a travaillé ensemble sur la logistique. Ça a été assez rudimentaire… et épuisant. Au bout d’un an et demi (oui, au beau milieu de l’année, si on doit se comporter en enfoirés, faut pas le faire à moitié) on a refilé le bébé, avec l’eau du bain, la patate chaude et tout à une nouvelle équipe issue des auteurs les plus motivés ; j’ai nommé Sandrine Scardigli, Père Désœuvré et Anthony Boulanger. Ils ont révolutionné le concept en faisant preuve de réactivité, de communication… voire de planification. Je n’ai pas trop suivi, à partir de là, la tambouille en interne des trois nouveaux bosses comme j’étais juste un auteur de la Microphéméride parmi d’autres. Je sais qu’ils avaient un forum pour gérer la logistique et que Sandrine faisait des annonces visuelles pour les Jours avec, sous forme de panneaux. Actuellement, il y a une nouvelle équipe qui gère la Microphéméride, à savoir Bénédicte Coudière, Laurie Efthimiadi et Gédéon.

Le livre que tu publies aux Luciférines s’appelle Micronomicon. Quel lien peut-on faire avec l’univers de Lovecraft ?
Malgré le fait que je torde le bras à la réalité pour donner une explication dans la préface qui présente les liens forts qu’entretient le Micronomicon avec l’œuvre de Lovecraft, la vérité est ailleurs. J’avais d’abord travaillé sur une série de micronouvelles autour du personnage horrifique du Barbier de Fleet Street et assez vite, je me suis dit que j’aimerais écrire tout un recueil avec plusieurs thèmes dans une veine aussi sombre, avec toujours ou presque, toutefois, un traitement humoristique. C’est le mot « presque », qui est important dans la phrase précédente. En effet, cette hésitation entre humour et horreur est au cœur de beaucoup de micronouvelles chez un grand nombre d’auteurs. Le lecteur ne sait pas toujours sur quel pied danser quand il lit une série de tel ou tel micronouvelliste, car il se retrouve à frémir à la lecture d’une historiette alors qu’il vient juste de rire aux éclats au moment de finir la précédente. Sans aller jusqu’à parler de traits distinctifs, c’est un traitement particulier qui revient donc très souvent. Et très souvent même, l’auteur choisit de ne pas choisir, et le lecteur se demande si le texte en question est du lard ou du cochon.
A partir de là, donc, pour en revenir à Lovecraft, on peut dire que le lien reste ténu, comme pas une goutte d’humour (même en faisant un effort d’imagination) ne transpire de l’œuvre du maître de Providence. De plus, les thématiques abordées dans
Le Micronomicon ne ressortent en général pas directement du Mythe, même si l’on retrouve quelques thèmes liés comme les maisons hantées, les créatures de la nuit ou encore les malédictions, voire de gros clins d’œil appuyés, comme le chapitre des lovecrafteries que l’on retrouvera dans un autre volume.

Micronomicon : Peurs d’enfance est le premier tome d’une série de quatre livres à thème. De quelle manière choisis-tu les sujets sur lesquels décliner historiettes et jeux de mots ?

diable en boite

Illustration de « Diable en boîte »

Cela m’est tombé dessus. À plusieurs reprises. Je prenais une douche, faisais la vaisselle ou somnolais au lit et, paf ! une idée de micronouvelles me venait, puis une autre et encore une autre, sur le même thème. Je m’échinais ensuite, par une recherche plus ou moins active, en jonglant avec des mots pouvant revenir dans une série dédiée à un thème commun (corde, échafaud, bourreau, shérif, par exemple, pour la partie « Haut et court » sur les pendaisons). Lorsque je délaissais les jeux de mots, notamment lorsque j’éprouvais le besoin de retranscrire une émotion, une ambiance et/ou de suivre un fil narratif précis qui ne reposai(en)t pas sur la collision d’expression ou de mots en particulier, c’était un travail classique d’écriture, ressemblant à celui que l’on peut faire sur une nouvelle. D’autres fois, c’était ladite collision qui s’imposait à moi et je tissais alors une trame jusqu’à parvenir au point culminant qui amènerait la création improbable du jeu de mots recherché. C’est par exemple le cas avec la micronouvelle de la série « Bazars bizarres » qui commence par « Une demi-heure déjà que tu es là » et termine sur un néologisme construit sur deux mots existants et reconnaissables dans leur rejeton.
Et quand tout cela ne suffit pas, je sacrifie de petits animaux pour avoir de l’inspiration.

Cette forme d’écriture peut-être assez déroutante pour un public peu habitué. Que dis-tu pour que les lecteurs se laissent tenter ?
Qu’ils n’ont pas le choix, que c’est l’avenir, et que bientôt on ne lira plus que cela. Vous pouvez d’ores et déjà commencez à brûler vos « trilogies » de fantasy ou de soft porn en douze tomes, le règne de la micronouvelle arrive !

Pour les illustrations, ton choix s’est porté vers un artiste espagnol, Ferran Clavero. Peux-tu nous
parler un peu de ce que tu apprécies dans son travail ?
Ferran Clavero Estrada m’a été présenté par Alfredo Álamo et Santiago Eximeno, deux auteurs que j’apprécie énormément et qui m’ont proposé de participer avec lui à l’élaboration d’un recueil de micronouvelles illustrées. J’ai tout de suite été conquis par son style et son imagination délirante. Le mot grotesque a été créé pour lui. Mais c’est un grotesque mâtiné d’innocence, qui fait que le regard que l’on porte sur son travail change, dès lors qu’il s’attarde sur les détails. Ses dessins ne sont jamais dénués d’humour et ses monstres ne font jamais trop peur. Cela correspond à cette hésitation entre horreur et humour dont je parle plus haut, concernant les séries de micronouvelles développées dans Le Micronomicon. Comme je connaissais déjà son travail, je savais qu’il saurait capter cette hésitation et la retranscrire graphiquement.

Mis à part la nouvelle courte, as-tu des genres de prédilection ?
J’aime bien la nouvelle, qui me permet un autre jeu avec le lecteur, en gérant le suspense sur une plus longue extension et le roman également, avec ses cliffhangers et retournement de situations, la capacité qu’il offre de construire des univers complexes.
En bref et en moins bref, j’aime toutes les formes de narrations. Mais il est vrai que la micronouvelle a cet avantage de l’immédiateté qui fait que j’ai écrit la plupart des
short short stories qui m’ont traversé l’esprit.

D’autres publications à venir ou projets en cours ?
J’aimerai bien avancer et terminer dans les mois à venir Sinistres, le troisième et dernier tome de mon cycle du Sunset Circus. J’ai aussi un projet de nouvelles horrifiques, dans un univers commun à plusieurs auteurs et commencé depuis des années que j’aimerais achever, mais cela va prendre sans doute pas mal de temps encore. J’ai également un recueil de nouvelles et micronouvelles dans un univers de fantasy à finir… Et quelques idées de romans. Et comme je me connais, je vais sans doute me trouver de nouveaux projets à monter dans les semaines ou mois à venir.
Au niveau des publications, on prépare une version epub pour le projet Radius (radius-experience.com). Comme c’est un roman colossal à 6 auteurs et un scénariste, qui doit compter environ 3 millions de signes au compteur, cela prendra un certain temps. Je suis pressé de voir ce que donnera le livre terminé.

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