Rencontre avec Xavier Otzi au pays des hybrides

Retour au roman après une anthologie féline et un ouvrage graphique. Comme en février dernier, nous avons le plaisir de faire découvrir un tout nouvel auteur à notre public. Entré discrètement dans le monde de la littérature imaginaire avec un texte dans Bifrost puis une publication dans Malpertuis VII l’année passée, Xavier Otzi frappe plus fort en 2017 avec un premier roman. Avec L’Homme maigre le coup de cœur a été immédiat. Une histoire de personnage hybride, fossoyeur, musicien à ses heures et d’un taxidermiste monomaniaque… Comment Les Luciférines pouvaient ne pas être séduites par un titre de ce genre pour remplir son cabinet de curiosités ? Après vous avoir proposé deux thriller (un slasher et un huis-clos) nous avons le plaisir de proposer un roman dans une veine un peu plus fantastique, avec sa part d’étrange et de poésie sombre.

L’Homme maigre est ton premier roman, mais on ne peut pas dire que tu sois vraiment un débutant. Comment l’idée d’une histoire aussi particulière est-elle venue ?

Oh que si, je suis un grand débutant ! On peut être à la fois une momie et un apprenti, non ?
Les obsessions de Konrad (le taxidermiste) ont fourni beaucoup d’éléments de départ à cette histoire : la question de l’animalité dans un espace urbain, la fascination pour les espèces hybrides, ses réflexions sur les espaces sauvages et celui de la cité… En face de lui, j’ai voulu mettre un personnage qui incarnait la dualité homme/animal. Quoi de mieux qu’un être hybride, c’est-à-dire traversé – dans sa chair, une « incarnation » au sens étymologique – par cette dualité ? Djool était né…

Xavier Otzi

Un peu comme son personnage Djool, le roman est assez hybride, à la croisée de plusieurs genres. Était-ce important pour toi ?
Dans le cas précis de cette histoire, je pense que oui, c’était important (à l’origine il y avait d’ailleurs trois genres : depuis, j’ai gommé toute la partie « anticipation »). L’aller-retour entre le réalisme et le fantastique me permet de donner du relief au récit. Le fantastique est un genre qui se prête volontiers à la métaphore, au langage symbolique. Mon personnage principal, Djool, évolue dans une histoire qui relève aussi souvent du réseau de symboles que des péripéties elles-mêmes.
Les codes du genre thriller m’ont amené à opter pour des chapitres courts, alternant les points de vue des personnages chacun aux prises avec ses difficultés, pour enfin les faire converger vers le dénouement. Plusieurs mini-séquences du roman sont également construites de cette manière. Le pari est de donner au lecteur une sensation d’urgence et de danger, alors que l’histoire est au fond assez lente et centrée sur la psychologie des personnages, et qu’elle baigne dans une ambiance particulière.

Les personnages sont dans l’environnement très concret de la ville de Lyon et l’on pourrait presque suivre leurs déplacements. Aurait-on pu imaginer l’histoire ailleurs ?
Oui, bien sûr : tout cela serait transposable ailleurs en France ou à l’étranger. Les problématiques des personnages ont un caractère universel. En revanche, les déplacements entre la ville et la lisière de la forêt, le terrain de la chasse, celui de la médiation entre le sauvage et la civilisé ; toutes ces précisions spatiales sont impératives parce qu’elles donnent du sens au récit. Elle permettent à Djool de passer de la périphérie au cœur du monde des hommes, et à Konrad de quitter une ville devenue inhumaine pour retrouver les espaces sauvages.

En parlant des personnages, on ne peut que remarquer leur réalisme. Tous ont un caractère propre et vite identifiable. Seraient-ils aussi des projections un peu déformées de rencontres, de l’auteur lui-même ?
Le souci de réalisme vient d’abord de mon goût pour le polar. Par ailleurs, l’ancrage dans le réalisme me permet de mieux faire fonctionner la « distorsion » que constitue l’irruption du fantastique dans la vie des personnages et dans le récit. En clair : il me semble que plus le lecteur est immergé dans le réel, plus fort est l’effet produit par l’apparition de l’élément fantastique.
Concernant la manière dont sont construits les caractères des personnages, je crois que beaucoup d’auteurs se servent de ce qu’ils voient, autour d’eux ou dans le miroir. Je ne fais pas autre chose. À mes yeux, être auteur, c’est être un peu voleur…
Donc, faire des emprunts en regardant autour de soi, oui : mais la synthèse de tout cela, c’est-à-dire le personnage final, doit être un « inédit », un « original ».

Le souci de la précision, de fusion – pourrait-on dire – entre la fiction et la réalité va jusqu’à la création du site de Konrad, le taxidermiste. C’est un projet même antérieur au livre. Peux-tu nous parler de http://scazool.blogspot.fr/ et de ta collaboration avec Hekx pour sa refonte ?
L’Homme Maigre provient d’un premier récit que j’ai réduit en miettes, dont j’ai conservé quelques éléments, puis entièrement reconstruit et réécrit. Le personnage du taxidermiste était déjà là, mais son portrait psychologique était moins travaillé. En revanche, ses obsessions étaient les mêmes (sa passion pour les hybrides, pour les espèces invasives – métaphore de l’inhumanité grandissante etc.). La première version du site Scazool date de 2013. Lorsque j’ai envisagé de le refaire en 2016, j’ai contacté Hekx pour les illustrations, et il a immédiatement accepté. Je le remercie une nouvelle fois pour ses superbes croquis. Je dois d’ailleurs confesser que je me sens plus à l’aise avec ce site consacré à la cryptozoologie qu’avec mon blog auteur. Je m’efforce de donner régulièrement des nouvelles de mon travail sur le blog auteur ou sur les réseaux sociaux, mais je ne fais pas ça avec beaucoup de naturel. Pas ma came. Entre nous, mon vrai site… c’est SCAZOOL !

Peux-tu aussi nous en dire plus sur le logo cornu que tu as décidé d’adopter ?
Je voulais styliser le personnage avec les bois de chevreuil qui apparaît sur la première page du site Scazool, un logo qui rappelle à lui seul L’Homme Maigre. Parmi les variantes proposées par Hekx (hé oui, encore lui !), j’ai retenu la plus simple. Et puis, elle un petit air des personnages de Jérôme Bosch, ce qui n’est pas pour me déplaire ; vous ne trouvez pas ?

La musique, et plus particulièrement le blues, occupe une place très importante dans le livre et le quotidien de Djool. Quelle place occupe-t-elle dans ta vie ?
J’écoute et je joue du rock depuis… bien longtemps. J’ai sévi dans pas mal de groupes et fait pas mal de concerts. Mon dernier groupe (un power trio qui tricote une sorte de garage punk, influencé à la fois par le hardcore et les 70’s) était au départ un projet très personnel, je lui ai donc consacré beaucoup de temps. La musique a une puissance d’évocation très forte, mais en général, ce n’est pas là que je puise mon inspiration pour installer le climat de mes histoires.
À propos du blues : ce n’est ni le genre musical que je connais le mieux, ni celui que je joue le plus volontiers. Ce n’est pas ça qui a guidé mon choix. Djool vit reclus et souffre de sa solitude, il loge dans un petit studio : jouer du blues sur une vielle gratte s’est imposé comme une évidence. Si j’avais estimé que le rap des Beastie boys, le hardcore de Napalm Death ou l’adagio d’Albinoni étaient plus adaptés à la situation, je les aurais utilisés de la même manière. Il ne s’agit pas de mes goûts musicaux : ici, la musique est pleinement au service du récit.

Et que dire de la présence aussi très forte de la cuisine ?
Je suis un piètre cuistot mais je voulais donner à l’ensemble un petit côté Chabrol… Pour cela, rien de tel que l’ancrage régional : saucisson à cuire et côtes-du-Rhône ! Et puis, il se trouve que l’évolution régime alimentaire de Djool occupe une place non négligeable dans le récit : chaque animal a son habitat, mais également son régime alimentaire.
Alors, pour toutes ces raisons, la bonne bouffe, mais aussi la moins bonne, sont au rendez-vous de cet « Homme Maigre ».

Quels sont tes modèles littéraires ?
Je ne parlerai pas des auteurs qui ont marqué mes jeunes années, tout ça est loin maintenant. Quoique… C’est vrai que le côté suranné de notre ami Konrad, l’ambiance de musée et de cabinet de curiosités, tout ça fleure bon le 19e siècle, et ça n’est pas un hasard non plus. Mais je citerais volontiers les images étranges qui me sont venues lors de lectures plus récentes : Yoko Ogawa surtout. La lecture de Elling d’Ingvar Ambjornsen, m’a aidé à trouver le ton que j’allais donner à Djool, sa « voix ». J’ai lu il y a peu Histoire de l’œil (G. Bataille) et Le Nécrophile (G. Wittkop), c’est typiquement le genre de récit atypique dont je me délecte. J’ai envie de citer également les délires de Christopher Moore, et dans une moindre mesure ceux de Chuck Palahniuk. Mais L’Homme Maigre, paradoxalement, c’est surtout un produit de la lente digestion d’images, celles des obsessions cinématographiques de Cronenberg, de Takashi Miike, ou de Lynch ; assez loin des textes donc.
En SFFF, mon dernier choc a été Je suis ton ombre de Morgane Caussarieu. Et il y en a un autre que je surveille de près et dont j’attends le roman avec impatience, c’est Raphaël Emery (Raphaël Boudin). Un mot du polar : j’apprécie l’immense Herbert Lieberman, aussi George C. Chesbro, Mo Hayder, Donald Westlake ou Caryl Ferey, et des découvertes plus récentes et souvent « noires », comme Donald Ray Pollock. Les nouvelles de Flannery O’ Connor m’ont vraiment emballé aussi.
Par ailleurs, je me dois de citer ici deux auteurs, dont le rythme des récits a influencé le mien : David Khara et Sire Cédric. J’ai eu l’occasion de les en remercier d’ailleurs. Dans le thriller français, j’ai aussi dévoré Bernard Minier et Sandrine Collette, par exemple.

D’autres projets de roman pour la suite ?
J’écrivais quand j’étais petit garçon… mais j’ai mis plusieurs décennies à y revenir (en 2013). Depuis, j’ai en permanence un dizaine de projets de roman dans mes tiroirs. La rédaction du prochain a démarré : il s’agira… d’un thriller fantastique !

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